Elle est belle, allumeuse. Il lui vient en aide sans réfléchir quand à force de trop aguicher, elle est agressée. Il lui laisse son numéro de téléphone comme il le fait certainement toujours. Et puis Audiard montre le drame, sans larmes ni sang. Un jour où elle fait son spectacle dans le centre aquatique dans lequel elle dresse des orques, Stéphanie est poussée violemment dans la piscine par l’un des animaux. Et là, tout en montrant l’irrémédiable, le réalisateur a la pudeur de ne pas expliquer la cause. L’on ne comprend pas bien comment mais Stéphanie perd ses jambes. Pas seulement leur usage. Ses jambes. Celle qui dansait, qui nageait comme une sirène, devient la moitié d’une femme. Jacques Audiard montre la tristesse, la perdition, le vide, une fin. Et puis il fait renaître ce corps meurtri. Il y a la seconde rencontre entre Stéphanie et Ali. Il n’y a pas de manière. La jeune femme n’a plus de jambes. Le réalisateur montre ce vide sans concession. Il montre comment elle revient à la vie, avec Ali en guise de tuteur (au sens végétal du terme). Il la porte, il la tient. Il n’y a jamais d’étonnement, d’écoeurement dans le regard de cet homme. A la fois empathique et égoïste, Ali va faire renaître Stéphanie. Elle reprend goût à la vie. Ce couple fragile et improbable est l’un des plus beaux que j’ai vus depuis longtemps au cinéma. En sortant de la salle, le jour de la sortie de De rouille et d’os, j’ai eu du mal à écrire et à décrire ce que je venais de voir. Les mots ont bien pale allure devant les sensations que fait vivre la caméra de Jacques Audiard. Il y a beaucoup de simplicité dans cette histoire dramatique. Les détails abrutissants de ces vies tragiques sont portés sans pathos sans concession. Le spectateur subit, compatit. Et puis il y a aussi beaucoup de grâce malgré la violence. Il y a la grâce de Marion Cotillard. Il y a même de la grâce dans ce corps mutilé. Il y a de la grâce dans ses sentiments qui croissent progressivement. Elle apporte la grâce, Ali l’animalité. Elle lui parle de délicatesse. Il ne comprend pas. Elle est décontenancée face à ses réactions. Deux êtres différents se rencontrent, se comprennent et se complètent. Et dans ce film sombre comme la vie peut l’être souvent, il y a toujours le soleil qui illumine les visages, la mer. Le film est troublant tout autant que l’avaient été pour moi Un prophète et De battre mon cœur s’est arrêté. Si ce n’est pas la même histoire, il y a toujours le même réalisme, toujours des êtres humains montrés exactement comme ils sont. Faibles et forts à la fois. Jacques Audiard est un anthropologue, un chirurgien, un mécanicien. Et si ses acteurs sont toujours aussi beaux (pas dans le sens physique du terme) c’est bien grâce à lui. Je repense, pêle-mêle, successivement à Mathieu Kassovitz, à Emmanuelle Devos, à Romain Duris, à Tahar Rahim, Niels Arestrup et maintenant à Marion Cotillard et Matthias Schoenaerts. Si le couple du film est unique et marquera certainement l’histoire du cinéma, il y a, comme toujours, des rôles secondaires fondamentaux, presque centraux. Ici c’est la sœur d’Ali (Corinne Masiero), le coéquipier d’Ali (Bouli Lanners) grâce à qui il introduit le milieux des combats à mains nues, et puis Sam (Armand Verdure), petit être fragile perdu chez des adultes cassés. Aux réticents qui auraient peur de subir un film difficile, je dirai qu’ils n’ont aucune crainte à avoir. Jacques Audiard ne vous prend jamais en otage de vos sentiments. Son film est une indispensable leçon d’humilité.
Mini-fiche de De rouille et d'os