Au commencement, il y avait un roman, La Nostalgie de l'Ange de Alice Sebold. Best seller mondial entre 2002 et 2004, l'écrivain avait réussi à émouvoir la planète entière avec l'histoire de Suzie Salmon violée, tuée et découpée en morceaux par son voisin. J'ai fait partie de ces lecteurs. Mon sentiment, en fermant le livre était mitigé. Le conte m'avait touchée mais la symbolique, par endroit trop forte, en avait appesanti la lecture. La vision de l'Ange depuis le ciel était peut-être trop poétique pour une personne pragmatique comme moi.
Peter Jackson est tombé dans le même travers, mais pas de la même manière. Point de mots inutiles sur la pellicule. Mais le réalisateur peine à faire pénétrer le spectateur dans l'entre-deux mondes. Suzie Salmon dans son presque paradis est belle, triste, parfaite. L'adolescente meurtrie souffre, attend sa mort définitive avec résignation et espoir. Celui que sa famille ne l'oublie pas dans un premier temps, celui qu'elle accepte sa disparition dans un second. La vision de Suzie est parfaite. C'est celle de son monde l'est moins. Evidemment adapter visuellement l'errance de l'âme n'est pas facile. Peter Jackson a pris le parti de la couleur du bonbon acidulé, ou encore de celui d'une boîte à musique. L'entre-deux est un monde enfantin, un monde de conte. C'est à la fois très beau et un peu inutile. Là où l'écrit permet au lecteur l'interprétation, l'image stoppe l'imaginaire, impose au spectateur la visualisation du réalisateur.
Seulement, et heureusement, le film ne se réduit pas à l'attente de l'ange dans son étrange monde. Il y a les autres, ceux qui sont restés sur terre, qui l'attendent puis qui la pleurent. Il y a donc le deuil des parents, de la soeur, du frère, de la grand-mère et de l'amoureux. Et là, mon coeur de mère a été transpercé par une flèche amère. La douleur engendrée par la vision du père et de la mère de Suzie est nécessairement subjective. Et alors?! Mark Walhberg n'est pas qu'un simple acteur qui a su jouer son rôle. Rachel Weisz non plus. La peine du couple meurtri, de la famille endeuillée est tangible. Et c'est là où on reconnaît la marque d'un grand réalisateur. On la reconnaît, en réalité, dès la première minute. Premières images, celles de Suzie faisant du vélo devant le jardin du voisin. Et déjà, on est subjugués par la beauté. Le monde réel, cruel, cru est bien plus beau et touchant que l'entre-deux. Je repense d'emblée à la caméra de Peter Jackson qui s'infiltre dans la maison de poupée fabriquée par le tueur. Au champ de blé où Suzie disparaît. A la cachette souterraine où elle perd la vie. Je revois la tristesse de Suzie quand elle réalise qu'elle ne vit plus, la douleur du père, la fausse joie de la grand-mère qui tente de remonter le moral des troupes (extraordinaire Susan Sarandon), le courage de la soeur qui pénètre, par effraction, chez le tueur.
Et puis il y a la victime et son bourreau. Leur scène ultime n'est pas longue. Mais les quelques 3 ou 4 quatre minutes où elle dure sont oppressantes. Servi par deux acteurs géniaux (la jeune Saoirse Ronan connaîtra peut-être la même carrière que Kate Winslet. En tout cas, elle incarne l'Ange dans toute sa perfection. Quant au tueur, on a peine à le reconnaître sous les traits d'un Stanley Tucci grandiose et diabolique), ce duo suscite effroi et tristesse tout à la fois.
Un peu inégal, c'est vrai, Lovely Bones parvient quand même à émouvoir comme jamais. Et si le sujet est par définition fort, Peter Jackson parvient à atteindre visuellement le spectateur. Les moments de flottement dans l'entre-deux, même s'ils affaiblissent le rythme du film, ne ternissent pas le sentiment général d'émotion qu'il provoque, en profondeur.