Par petites touches, à la façon d’un peintre impressionniste qui ferait naître sous son pinceau un tableau, un instant figé d’une journée d’été, Kore-Eda Hirokazu, le réalisateur, va peintre non pas un tableau mais des centaines. Tableau d’une cuisine, d’une mère qui discute avec sa fille. Tableau d’un autel, d’une chambre au papier peint vieilli, d’une salle de bains au carrelage usé. Tableau d’enfants qui jouent dans un jardin. Tableau d’un arbre aux fleurs épanouies. Tableau d’un sentier grimpant. Tableau d’un papillon jaune volant dans la brise estivale. Tableau de la gêne, de la honte, tableau de l’insouciance. Tableau d’une mer.
Le réalisateur filme tour à tour le temps qui passe lentement, en prenant soin de ne brûler aucune étape d’une journée particulière, et le temps qui a passé et qui continue de passer. Ce temps imperceptible, qui fait grandir les enfants, mûrir les hommes et les femmes, vieillir les parents. Le temps dont on perçoit toute la portée avec l’âge, seulement. Le temps qui tue.
Cette famille traditionnelle japonaise aurait pu être européenne. Mais elle ne l’est pas. C’est d’abord une famille traditionnelle avec ses non-dits, ses parents pleins de regrets, ses enfants pleins de reproches, ses petits enfants insouciants, ses beaux-fils et ses belles-filles « pas comme il faut ». Et c’est une famille japonaise. On s’y reconnaît et pourtant la grâce et la pudeur qui la caractérisent nous la rendent étrangère. Chez ses gens là, on ne crie pas. La douleur opère silencieusement, continuellement. Seule la mère, qui est certainement le personnage le plus contrasté, ose montrer, se moquer, dire. Elle exprime son chagrin. Celui d’avoir perdu un fils, d’avoir vécu toute une vie au service d’un homme exigeant et sans concession. Et pourtant même chez elle, tout est mesuré.
On pourrait dire encore beaucoup sur ce film intimiste, sensible et pudique. Mais alors on dévoilerait le secret de l’artiste. Toute l’âme du film se découvre en en contemplant chacune des scènes. Pénétrer dans l’univers de Still Walking c’est un peu comme entrer dans un musée pour en découvrir chacune des pièces, des œuvres d’art. Still Walking serait un peu le musée des êtres humains, de la vie, de la famille, du temps qui passe et de la transmission. L’équilibre de ses couleurs, à la fois fort et fragile, en fait une œuvre d’art bouleversante. Son réalisme et son onirisme le rendent unique.