C’est d’abord, dès ses premières minutes, un choc visuel. On n’avait jamais vu. C’est très vite l’image de la guerre avec celle de ces chiens assoiffés de sang qui courent dans les rues de Tel Aviv, bousculant tout sur leur passage, les hommes, les femmes, les enfants, les chaises.
Puis la violence laisse place à une discussion entre deux amis, accoudés à un bar. Un rêve, celui d’un ancien soldat israélien qui était chargé d’abattre les chiens à l’arrivée des troupes dans les villages palestiniens. Car il fallait les taire. Ce rêve, ce tumulte réveille alors les angoisses de Ari Folman. Il y était, lui aussi, au Liban, en 1982. Mais pour lui, c’est l’amnésie la plus totale. Puis, c’est son rêve. Ce n’est pas celui des 26 chiens assoiffés de sang. C’est celui de trois soldats, jeunes et beaux, qui sortent de la mer, la nuit, face à un immeuble criblé de balles. Les fusées lumineuses éclairent le ciel. Il y a un décalage entre le sentiment de paix qui émane d’eux et ces femmes en pleurs qu’ils croisent, plus tard, au détour d’une rue.
Ce rêve, Ari Folman le comprend vite, a un lien avec la guerre, avec le Liban. Il y était lui aussi. Il veut se ressouvenir, il veut comprendre ce vide vieux de 20 ans. Que s’est-il donc passé dans cette mer ? Alors, à la manière d’un patient allongé sur le divan de son psychanalyste, il va dérouler le fil du temps. Mais au lieu de procéder par introspection, il interroge les autres. Ces soldats qui y étaient aussi. Et chacun témoigne, à sa manière, de la guerre, de la manière dont il l’a vécue. Et les souvenirs s’interposent au fameux rêve d’Ari. Le soldat amnésique finit par retrouver la mémoire. Par petite touche. Mais ce n’est pas un tableau impressionniste qu’il se met à peindre progressivement. Le réalisme de son « œuvre » est frappant.
Les images sont violentes. Mais elles sont belles, visuelles, explicites et à la fois pudiques. La séquence du rêve d'Ari où ces trois soldats nus sortent de la mer mériterait d'être "encadrée" dans le plus grand des musées. L’air est chaud, lourd de poussière dont on voit les grains survoler les casques des soldats. La couleur associée à la musique fraie un passage au spectateur à l’intérieur de ce tableau. Il accompagne chacun de ces hommes dans son récit.
La guerre n’est pas toujours vue de la même manière. Il y a ceux qui se sentent coupables d’y avoir survécu. Ceux qui sont fiers d’avoir servi. Il y a les robots, les fous. Celui qui danse, la mitraillette à la main entre les photos de Bachir Gemayel. Il y a les responsables et les suiveurs. Puis ceux qui ont exécuté sans même savoir.
Derrière le témoignage et la culpabilité d’Ari, il y a celle d'une armée entière et peut-être même d'un pays. Le réalisateur comprend, à l'issue de son travail psychanalytique, que son amnésie trouve son explication dans un sentiment de culpabilité alourdi par sa propre histoire et celle de ses parents. Le parallèle entre la place de victime du peuple juif et de celle du peuple palestinien et la crainte d'endosser les habits du bourreau restent le parti pris d'Ari, celle d'un homme. Il y a pourtant dans le regard subjectif de cet homme le constat d'un pays en son entier. Valse avec Bachir associe donc à l'approche psychanalytique de la guerre une vision politique et profondément humaine.