L'Etrange histoire de Benjamin Button débute sur un lit de mort, celui d'une femme, en 2005, en Nouvelle-Orléans. Ses dernières heures ont sonné, avec l'avancée de Katrina. Elle les consacre à sa fille (interprétée avec grande justesse par Julia Ormond) à qui elle livre, de son vivant, un testament par la lecture des mémoires de Benjamin Button. Etrange histoire que celle d'un homme né en 1918 à l'âge de 85 ans, sous les traits d'un vieillard. Abandonné sur les marches d'une pension pour personnes âgées, Benjamin va s'ouvrir à la vie parmi des vieillards qui, comme lui, ont peine à marcher, à parler. Mais, à l'inverse des autres pensionnaires, Benjamin est élevé par une mère, celle qui l'adopte le premier jour de sa vie. Cette mère que la nature semble avoir frappée de stérilité voit en l'enfant un miracle et surtout "rien d'autre" qu'un bébé à nourrir, à choyer, à aimer.
Benjamin apprend donc à vivre parmi des hommes au seuil de la mort alors que le temps efface sur lui les marques de vieillesse, de maladie. Benjamin ne renaît pas, il rajeunit. Quand d'autres régressent, Benjamin s'épanouit, devient ce qu'il aurait dû être à l'origine. Une vie en sens inverse. Il semble accepter cette étrangeté avec résignation et philosophie. Au lieu d'en vouloir à la vie, il apprend par l'expérience des autres, de ceux qui ont vécu, la richesse de celle-ci. Des autres pensionnaires, donc, il va apprendre l'amitié, l'amour, la patience. A l'âge de prendre son envol, à l'adolescence, alors qu'il paraît avoir 60 ans, il quitte le pensionnat.
L'Etrange histoire de Benjamin Button repose d'abord sur une vision très optimiste du temps. Sans être vraiment mûr, Benjamin réalise très tôt que le temps passe vite. En côtoyant à sa naissance des personnes prêtes à mourir, il apprend la valeur de la vie. En perdant, les uns après les autres, ses compagnons de la pension, il est confronté d'emblée à la réalité de la vie: la mort. Pour autant, son rapport à la vie n'en devient pas morose. Au contraire. Son étrangeté, sa particularité est alors présentée comme un don. Celui de savoir. Benjamin Button est donc avide. D'expériences, de vie, d'amour, de voyage. Il ne connaît pas la rancoeur. Il ne connaît pas le désespoir. Il n'en reste pas moins touché par les évènements, les pertes de la vie. Le film dépeint merveilleusement bien ce rapport au temps. Mais la pudeur et la subtilité de la mise en scène, des images, des dialogues laissent au spectateur un immense pouvoir, celui de penser, de réfléchir. Même fini, le film laisse une empreinte forte.
L'Etrange histoire de Benjamin Button c'est aussi l'histoire d'un homme, faite de rencontres multiples et insolites. La première, avec une mère adoptive aimante et généreuse, la deuxième avec ces pensionnaires au seuil de la mort, puis toutes les autres. La rencontre du père naturel, la rencontre du premier employeur, de la première prostituée, de la première femme dont il tombe amoureux. Puis la rencontre de la femme. Celle-là même qui fait lire les mémoires de Benjamin Button à sa fille. C'est donc aussi, bien sûr, une histoire d'amour. Brad Pitt et Cate Blanchett graveront certainement le cinéma par l'histoire de Benjamin et de Daisy. On sait que les amours contrariées et tragiques sont les plus belles, les plus fortes, les plus pénétrantes, les plus inspirées. Roméo et Juliette, West Side Story, Love Story... Ici c'est le temps, et le rapport à celui-ci qui est l'obstacle à l'amour. Là, les deux amants savent qu'ils ne peuvent vieillir ensemble. Ils profitent d'un temps éclair, de la petite fenêtre qui leur est ouverte dans l'espace temporel pour s'aimer. Mais ce n'est pas cet instant là qui est le plus fort, évidemment.
Riche, en émotions, en images, en symboles, en métaphores, l'Etrange Histoire de Benjamin Button reste simple. Simple parce qu'il parle avant tout de choses simples, mais aussi parce qu'il le fait par petites touches, sans prétention. David Fincher a su faire défiler près d'un siècle sans que le spectateur se sente transporté dans le temps. Avec Benjamin Button, il rajeunit. Mais si ovation doit être faite, c'est au scénariste Eric Roth qu'elle le sera. On le connaissait déjà. On lui devait Le fabuleux "Forrest Gump". On lui devra désormais la merveilleuse "Etrange histoire de Benjamin Button".