Le réalisateur qui ne rend pas la Reine très sympathique l'oppose à l'un de ses hommes, Ismaël, dont le rôle prend très vite de l'importance. Contrairement à Nora qui, elle, est calculatrice, a priori froide, égoïste et sans sentiment, Ismaël est léger, drôle, impulsif, presque fou. D'ailleurs c'est entre les murs d'un hôpital psychiatrique que le réalisateur nous le présente. Le fisc aux fesses, sans grandes attaches, désabusé, Ismaël ne comprend pas vraiment pourquoi il a fait l'objet d'un internement à la demande d'un tiers. Il veut juste sortir de là, aidé par son avocat sépharade (joué par un Hypolite Girardot plutôt mauvais dans ce rôle caricatural). Le destin de Nora et celui d'Ismaël dont on sait qu'ils ont déjà été liés vont donc se recroiser quand cette dernière demande à son ancien amant d'adopter son fils.
On pourrait encore en raconter beaucoup, l'objet du film étant précisément de retracer avec une grande précision et une multitude de détails le moment clé de la vie d'une femme (et accessoirement de celle d'un homme).
Mais derrière ce prétexte, le réalisateur nous livre, je crois, une vision psychanalitique sans concession de la femme en général.
Dès son plus jeune âge, la fille s'accapare son père, le happe et lui fait porter tout le poids de ses propres erreurs. Elle se décharge sur celui qui lui a donné la vie comme pour lui faire payer le prix de sa naissance. Le mal provoqué par la petite fille, devenue ensuite une femme, telle une gangrène, ronge le père et tue celui-ci à petit feu. Le père, bien qu'il reste toujours là pour supporter les conséquences les plus désastreuses des actes de sa fille, laisse une petite place aux autres hommes: ceux qui vont, à leur tour, supporter un peu le poids du fardeau. La Reine, tentaculaire, prend toute la place. Il lui faut tous les hommes. Nombreux sont ses rois qui ne sont en fait que de vagues sujets, assujettis, petits vasseaux qui circulent autour d'elle et ne sont là que pour la servir. Seul le fou, l'indépendant, le rêveur (Ismaël) peut sortir son épingle du jeu et donc sauver sa propre vie. Le réalisateur ne cache pas son "dégoût" des femmes quand il fait dire à Ismaël face au psy (interprété par Catherine Deneuve) qu'il hait les femmes.
Celui qui aura su se préserver du joug féminin restera libre. Tel Yoda, il nous livre en fin de film, avec une grande sagesse, la morale de la vie.
Très authentique par certains côtés, Rois et Reine suscite forcément l'intérêt puisqu'il nous parle des hommes et des femmes, des relations familiales, de la difficulté de grandir et de vivre.
Mais le message qu'il nous livre est un peu manichéen, car peut être trop personnel. L'auteur énonce comme une vérité absolue le fruit d'une expérience propre et privée. Il tente, c'est vrai, de ne pas nous faire détester Nora. Vainement. Mais derrière elle ce sont toutes les femmes qui sont visées. Ce n'est donc pas un grand film sur les rapports humains qui nous est offert par Arnaud Desplechin.
Il n'est rien comparé à Interiors dans lequel Woddy Allen, sans rien faire transparaître de sa propre expérience, nous livrait les derniers moments de la vie douloureuse d'une Eve également tentaculaire. Woody Allen, pour nous parler lui aussi d'une femme envahissante, avait opté pour la nuance, l'ambivalence. La femme n'était pas unique, mais multiple. Elle était belle, drôle, profonde, légère, triste, névrosée, fidèle et frivole.
A l'opposé, Rois et Reine est un film prétentieux, sans concession.
L'auteur, pour comprendre la douleur de la femme, aurait dû chercher à s'imaginer en elle et non pas se cacher derrière un homme léger, un peu lâche mais presque sans faille.